TENDE ET LA BRIGUE :
quelques témoignages
A propos de la guerre 1939-1945  

Les témoignages à propos de la guerre 1939-1945 fournis par Benedetto Attilio et Sivieri Ido recueillis par Michèle Benvenutti ont été publiés dans la revue Le Haut Pays N° 56 journal de la Roya Bevera.

Avec l’accord de M.. Braun directeur de la publication, de Mme Benvenutti et des intervenants que nous remercions, nous publions dans A Vastera cet article témoin d’une bien triste période.

Il suffit de voir le nombre de banderoles « Pace » apparues ces derniers mois sur les façades des villages de la Haute-Roya pour apprécier combien leur population est profondément attachée à la paix. A la suite de l’article paru dans le HP n° 54 sur les victimes de la seconde guerre mondiale à Tende et La Brigue, voici quelques nouveaux témoignages sur cette triste période qui a profondément marqué les familles de la Vallée.  

 

Deux messages expédiés au printemps 1941 depuis l’Albanie par l’alpino Attilio Benedetto à sa famille à la Brigue : ci-dessus un message radiophonique, ci-dessous une carte postale militaire. Documents Attilio Benedetto.  

 

 

DEUX TEMOIGNAGES D’ »ALPINI »

DE LA BRIGUE

Notre correspondante Michèle Benvenutti a recueilli à La Brigue les propos de deux anciens « Alpini ».

Monsieur Attilio Benedetto lui a raconté comment pendant la première guerre mondiale, son père Giovanni, d’origine piémontaise, fut chargé de surveiller des prisonniers autrichiens. Son frère Mario, de la classe 1922, partit avec le 2ème régiment d’Alpini en Russie, où il fut porté disparu en janvier 1943 avec une vingtaine d’autres jeunes brigasques.

Attilio eut heureusement plus de chance. Etant de la classe 1919, il fut mobilisé deux ans auparavant à la compagnie de commandement du bataillon Ceva du 1er régiment d’Alpini et envoyé en Albanie sur le front de Grèce. Le 6 Mars 1941, il écrivit à ses parents ; « Cela fait déjà quinze jours que nous tournons d’un côté et de l’autre en camion et maintenant nous sommes sur la frontière yougoslave. Ici on est bien, il y a de l’eau fraîche comme à Notre Dame des Fontaines ». Un mois plus tard, le 14 Avril, il était à Dibra (Debar en Macédoine) où il nota : « Alors que j’écris, mon sac est déjà prêt pour partir, sans doute à nouveau vers la Grèce ». Le 29 Avril, de retour en Albanie, il eut un peu de répit pour écrire une lettre plus longue que les habituelles cartes postales militaires : « Très chers, je profite que Fighetta (NDLR : un Alpino tendasque) rentre en permission pour vous faire parvenir ces quelques lignes. Pour le moment nous sommes toujours au même endroit près d’Elbasan. Il paraît que d’ici quelques jours on doit partir  mais on ne peut pas encore dire où précisément, peut-être pour Tirana ou pour Durazzo, il se peut aussi qu’on nous transporte en avion. J’ai bien reçu votre colis ».

Mais les combats sur le front grec n’étaient pas terminés et Attilio se souvient d’une attaque nocturne où son détachement fit sept ou huit prisonniers. Parmi eux, une sentinelle blessée à la jambe dont il fallut changer les vêtements trempés contre ceux d’un autre prisonnier plus valide. L’année 1941 s’acheva dans les Balkans, où Attilio passa la nuit de Noël sous un bombardement dans une tranchée, où son casque le sauva des éclats… Puis il revint en Italie et fut incorporé en 1942 dans la 1ère compagnie du bataillon de skieurs Monte-Rosa, en garnison à Cesana-Torinese près de la frontière de Montgenèvre. Pressentie pour partir en Russie, son unité fut expédiée en novembre dans le sud-est de la France à la suite de l’occupation de la zone sud du pays. A la fin décembre Attilio se trouvait en garnison à Grenoble.

Mr Attilio Benedetto, président des anciens Alpini de La Brigue, Morignole et de la Haute-Roya, photographié en 2002 à La Brigue avec le célèbre chapeau alpin.

Photo Michèle Benvenutti.

 

 

Une carte postale peu courante en l’honneur des Alpini Brigasques, publiée le 4 août 1946, donc après la guerre mais avant le rattachement du village à la France. « Sur le chapeau, sur le chapeau que nous portons… » sont les premières paroles d’une célèbre chanson alpine qui évoque la coiffure à plume noire des troupes de montagne Italiennes. Document Armand Oliviero.

Dans les jours qui suivirent l’armistice de septembre 1943, les Allemands le capturèrent et l’envoyèrent aux travaux forcés en Normandie. Là, il travailla à la centrale électrique de St-Lô (Manche), subit plusieurs bombardements et souffrit de la faim : la ration se composait le plus souvent de betteraves à sucre accompagnées d’une tranche de pain…Avec d’autres prisonniers italiens, Attilio était hébergé chez une famille normande, les Bazin, où étaient cantonnés des

soldats russes appartenant à un régiment de cosaques ralliés aux Allemands. Un jour de 1944, il décida de s’enfuir vers la zone sud avec une famille italienne en volant un tombereau et un cheval aux cosaques, mais il dut retarder son évasion. Celle-ci eut lieu quelque temps plus tard, avec pour tout véhicule une brouette pour porter ses maigres affaires.

Attilio devait s’évader avec un autre prisonnier d’origine brigasque, Pierino Trutta, du 7ème régiment d’artillerie alpine, division Pusteria. Celui-ci s’était fait confectionner de faux papiers au nom de Pierre Lanteri et ils s’étaient donnés rendez-vous sur le bord de la rivière Vire. Ils se retrouvèrent et se cachèrent pendant plusieurs jours dans les broussailles  puis dans une grange. Au bout de deux semaines, Pierino confia a son camarade qu’il venait de faire un rêve prémonitoire et voulait mettre un terme à son évasion : un soldat allemand aperçu la veille le rattrapait et le fusillait… Les deux hommes se séparèrent, mais Pierino Trutta mourut finalement à Poitiers en novembre 1944 sous son nom d’emprunt, ce qui ne facilita pas son identification.

Entre-temps, le débarquement allié eut lieu et Attilio se rendit à la sous-préfecture de Coutances ou l’administration provisoire française lui délivra des papiers au nom de Renato Botti. Voulant revenir dans le sud pour se rapprocher de sa famille, il préférait garder un nom d’emprunt au cas où il retombe aux mains des Allemands : le pays était encore loin d’être complètement libéré ! Il partit ensuite à vélo de Normandie jusqu’à Marseille, d’où il tenta de rejoindre la Roya en passant par Nice et Sospel, mais il dut y renoncer car l’occupant s’y trouvait encore. De retour à Marseille, Attilio logea sous les toits dans une mansarde d’un petit hôtel. Il travailla six mois sur les docks de La Joliette, arrondissant ses revenus par quelques petits trafics de cigarettes, puis il fut embauché comme cuisinier dans une cantine de l’armée américaine, dont de nombreuses recrues étaient d’origine italienne…

Au printemps 1945, ce fut enfin la paix et Attilio Benedetto pu venir à Nice où il retrouva des Brigasques descendus fêter la libération et réclamer la réunion de leur commune à la France.

Aujourd’hui, Attilio Benedetto est le président des anciens Alpini de La Brigue, Morignole et la Haute Roya. Ce mouvement regroupe en Italie et dans les communes françaises concernées près de 340.000 « vétérans », qui organisent chaque année un grand rassemblement amical et dont le président national Bepe Parazzini s’est rendu à La Brigue il y a quelques années. De nos jours, si les Alpini en activité sont souvent envoyés sur des théâtres d’opérations extérieures tels que la Bosnie ou le Kosovo, où ils participent à des missions de maintien de la paix, les anciens ne sont pas en reste et participent à des missions humanitaires. Ils interviennent notamment sur les lieux de catastrophes naturelles, comme ce fut le cas en Bourgogne après la tempête de l’an 2000.

Monsieur Ido Sivieri , de La Brigue lui aussi, a bien voulu témoigner de cette période.

Dans l’entre-deux guerres, son père, accompagné de deux ouvriers toscans, a édifié les monuments aux morts de La Brigue, Fontan et Beaulieu-sur-Mer. Ido fut mobilisé le 8 septembre 1942 dans le bataillon Ceva du 1er Régiment d’Alpini. L’incorporation eut lieu à Bagnasco, dans la vallée du Tanaro qui descend des crêtes brigasques vers Ceva. Sa compagnie devait partir en Russie, mais par suite d’un contre-ordre elle fut dirigée sur la frontière entre l’Albanie et la Yougoslavie où elle resta près d’un an.  

 

A la fin de l’été 1943, dans la confusion qui suivit le renversement de Mussolini et la mise en place du gouvernement du général Badoglio, les troupes allemandes commencèrent à affluer dans le nord de l’Italie et ce qui restait du 1er RA fut précipitamment rapatrié en Italie pour prendre position à la frontière autrichienne du Brenner. Mais le 8 septembre Ido Sivieri fut fait prisonnier avec son unité et dirigé dans un camp de concentration militaire en Autriche, le Stalag 17B. Le voyage en train, en wagon à marchandises, dura un jour et demi. Il était interdit de descendre aux arrêts et un soldat captif qui enfreignit cette règle fut aussitôt abattu…

Ido allait rester 23 mois dans ce camp de « Fortoff » (Fohnsdorf ?) entouré de barbelés hauts de 6 à 8 mètres, d’où il était hors de question de s’échapper. En plus des troupes allemandes régulières chargées de la surveillance des prisonniers, les SS et la Gestapo étaient présents au camp. La nourriture était insignifiante, une miche de pain (« pagnota ») pour six personnes par jour, et l’état de santé, déplorable. Ido souffrit d’une oreille, mal dont il garda des séquelles après la guerre. Une prisonnière russe qui allaitait son enfant lui versa à plusieurs reprises un peu de lait dans l’oreille, ce qui le soulagea.

Les prisonniers travaillaient à l’extérieur dans une fabrique de sucre de betteraves. La journée durait douze heures et il fallait marcher une heure et demie pour se rendre à l’usine et autant pour en revenir, souvent sous la pluie.

Ido se souvient qu’un jour il sortit de son baraquement après s’être déshabillé pour faire sécher ses vêtements sur les barbelés, et il fut mis en joue par une sentinelle qui lui ordonna de rentrer. Seul réconfort ; Ido put rencontrer au camp Ivio Alberti, un autre Brigasque, ainsi que trois Alpini originaires du hameau de Réaldo. Il travailla également au percement d’une galerie qui devait servir d’abri contre les bombardements, sous la direction d’un professeur allemand qui faisait preuve d’humanité envers les prisonniers, de même que bon nombre de civils.

Puis vint le temps de la libération, au printemps 1945. Les Alpini ne furent pas considérés par le nouveau gouvernement italien comme des prisonniers de guerre mais comme des « militaires internés », ce qui ne leur donna aucun droit à l’aide de la Croix-Rouge ! Il leur fallut donc rentrer par leurs propres moyens… En Autriche, ils eurent droit à quelques camions qui les transportèrent jusqu’à la frontière, puis, de là, plus rien. Ido et ses compagnons partirent à pied sur des routes défoncées et des ponts détruits par les bombardements, nourris par des civils compatissants.

Après Milan, il parvint à Turin où il prit un « trenin », un petit train qui dérailla au bout de quelques kilomètres ! Ce fut donc à pied qu’il acheva son voyage vers Cunéo et Tende, au bout de trente trois jours de marche. Arrivé à Tende, Ido Sivieri rencontra un compatriote brigasque nommé Pastorelli, qui fila au village sur son vélo pour prévenir sa famille. Sa mère et ses sœurs vinrent à sa rencontre jusqu’au stade tandis que son père, malade, dut rester alité à la maison. Leur fils était là, maigre, épuisé, mais enfin bien vivant !

Aujourd’hui, six anciens combattants Alpini de la dernière guerre mondiale vivent à La Brigue : Antoine Alberti (rescapé de Russie), Ivio Alberti, Rino Bacchialoni, Attilio Benedetto, Nestou Pastorelli et Ido Sivieri.